Plus Beaux Villages de France : critères, enjeux, dérives — entretien avec Hélène Lacombe, conservatrice du patrimoine

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Plus Beaux Villages de France : critères, enjeux, dérives — entretien avec Hélène Lacombe, conservatrice du patrimoine

· Patrimoine

Conservatrice du patrimoine

Hélène Lacombe

Ancienne chargée de mission à la DRAC Nouvelle-Aquitaine (2007-2025), spécialiste des bastides du Sud-Ouest et des villages classés. Dix-huit ans d'expertise sur les dossiers de protection patrimoniale en milieu rural, formatrice à l'École de Chaillot et auteur de plusieurs études pour l'INHA sur la dialectique label / réalité urbaine.

Bordeaux · Nouvelle-Aquitaine

Au siège d’une revue patrimoniale bordelaise, début juin 2026. Hélène Lacombe nous reçoit dans un bureau encombré de cartes IGN, de dossiers de pré-instruction et de monographies sur les bastides du Lot-et-Garonne — son terrain d’élection depuis qu’elle a quitté la DRAC l’an passé pour rejoindre un laboratoire associé au CNRS. La conversation s’ouvre sur ce qu’elle nomme « le malentendu fondateur » du label Plus Beaux Villages de France.

L’enjeu de cet entretien est de comprendre ce que recouvre vraiment ce label que tant de touristes utilisent comme boussole estivale — sans toujours savoir qu’il n’émane ni de l’État ni de l’UNESCO, mais d’une association créée en 1982 à Collonges-la-Rouge sur une intuition d’un maire-poète. Et de mesurer, dans la réalité du terrain, ce que protège vraiment ce label, ce qu’il fragilise parfois, et ce qu’il dit de notre rapport collectif au patrimoine rural.

Claire Vasseur — Hélène Lacombe, commençons par le plus banal. Quand un visiteur lit « village classé Plus Beaux Villages de France » sur un panneau d'entrée d'agglomération, que doit-il comprendre exactement ?
Il doit comprendre que ce village a passé une grille d'évaluation rigoureuse — trente critères techniques — devant une commission qualité indépendante, et qu'il continuera de la passer tous les cinq ans. Cela dit beaucoup. Mais il doit aussi comprendre ce que le label n'est pas : ce n'est ni une protection juridique au sens du Code du patrimoine, ni un classement officiel de l'État, ni une certification UNESCO. C'est une distinction associative privée. La confusion est entretenue par le sérieux des critères et par l'ancienneté — quarante-quatre ans en 2026 — du dispositif, qui lui donnent une légitimité de fait. Mais juridiquement, le label « Plus Beaux Villages de France » ne fait rien qu'une commune ne pourrait pas faire sans lui : il ne protège pas la pierre, il oriente les comportements.

Pour replacer ces enjeux dans une démarche de visite concrète, notre Tour des Villages Classés du Périgord propose un itinéraire structuré sur les villages labellisés de la région, avec étapes-clés, calendrier d’affluence et conseils pratiques.

Claire Vasseur — Quels sont les critères les plus discriminants ? Ceux qui font basculer une candidature ?
Trois critères éliminatoires, en pratique. Le premier : la taille — pas plus de 2 000 habitants agglomérés au village. Cela exclut beaucoup de bourgs ruraux remarquables qui dépassent ce seuil. Deuxième critère, **la présence d'au moins deux protections patrimoniales effectives** : Monument historique inscrit ou classé, site classé au titre de la loi de 1930, ou ZPPAUP devenue AVAP devenue SPR (les acronymes ont changé trois fois en vingt-cinq ans). Troisième critère, **l'homogénéité architecturale** : pas de pollution visuelle commerciale grossière (panneaux clignotants, enseignes plastique fluorescent), pas de construction des années 1960-80 qui aurait fracturé le tissu ancien, qualité des matériaux de couverture et des menuiseries. C'est sur ce troisième point que beaucoup de candidatures sont rejetées en commission, parce qu'il demande un long travail municipal préalable.
Claire Vasseur — On parle souvent d'une « dérive marketing » du label. Est-ce que cela correspond à une réalité que vous observez sur le terrain ?
Disons que je serais plus nuancée que mes collègues qui dénoncent le « disneylandage » du patrimoine. La dérive existe, mais elle est plus subtile que cela. Ce que j'observe dans le Sud-Ouest depuis quinze ans, c'est un phénomène en trois temps. Phase un : un village obtient le label, et c'est juste : il le mérite. Phase deux : la fréquentation explose — Eus dans les Pyrénées-Orientales est passé de 30 000 visiteurs annuels à 200 000 en quatre ans. Phase trois, plus inquiétante : les habitants permanents partent parce que leur quotidien devient invivable en haute saison, et qu'ils peuvent revendre leur maison trois fois sa valeur d'avant-label à des acheteurs secondaires. **C'est là que la dérive s'installe : le village conserve sa pierre mais perd ses habitants.** Le risque, c'est de devenir une enveloppe sans vie sociale.
Place à couverts d'une bastide médiévale du Périgord, arcades en pierre dorées, fin d'après-midi
Claire Vasseur — Vous avez beaucoup travaillé sur les bastides du Sud-Ouest. Le label sait-il prendre en compte la spécificité de ces villes neuves médiévales ?
Disons qu'il l'a apprise. Les premières années, l'association privilégiait l'esthétique du « village castral » : ramassé autour d'une église ou d'un château, ruelles tortueuses, point de vue panoramique. La bastide, qui est l'inverse — plan en damier régulier hérité de la fondation médiévale, place à couverts centrale, lots cadastraux d'origine encore lisibles — ne rentrait pas spontanément dans la grille. Il a fallu des années pour que Monpazier, Domme, Villeréal soient comprises pour ce qu'elles sont : des **villes neuves médiévales planifiées**, témoignages d'un urbanisme rationnel exceptionnel en Europe avant le XIXe siècle. Aujourd'hui une douzaine de bastides figurent au label, ce qui est encourageant mais reste insuffisant compte tenu de la richesse du corpus. Pour une exploration plus systématique, je recommande vivement notre [top 15 des bastides du Sud-Ouest](/blog/top-15-bastides-sud-ouest-visiter-villes-neuves-medievales-2026/) qui replace ces villes neuves dans leur logique économique et politique de fondation.
Claire Vasseur — La question des seuils : pourquoi 2 000 habitants ? Pourquoi pas 5 000 ?
C'est un héritage de la sociologie des années 1980. Charles Ceyrac, le maire-fondateur de Collonges-la-Rouge, pensait — à juste titre pour son époque — que la qualité de l'espace public dépendait d'une certaine échelle relationnelle. Au-delà de 2 000 habitants, le village devient ville, perd son intercommunication directe, ses commerces se standardisent, son patrimoine se dilue dans les extensions périphériques. C'est encore vrai pour beaucoup de cas. Mais on voit aujourd'hui des bourgs entre 2 000 et 4 000 habitants qui mériteraient une distinction — Saint-Antonin-Noble-Val par exemple, ou Cordes-sur-Ciel qui frôle le seuil. **L'association réfléchit à une catégorie « petite ville historique »** qui complèterait le dispositif. Ce n'est pas tranché.
Claire Vasseur — Vous évoquiez les déclassements. Combien y en a-t-il eu, et pour quels motifs principaux ?
Une dizaine en quarante ans, ce qui est peu sur 176 villages classés. Les motifs reviennent toujours aux mêmes : pollution visuelle non corrigée malgré des avertissements répétés (enseignes commerciales, parkings non dissimulés, mobilier urbain disgracieux), construction nouvelle malheureuse dans le périmètre, dégradation des couvertures traditionnelles. La commission qualité fait des visites de revue tous les cinq ans, donne des préconisations, accorde des sursis. La déclassification est l'arme nucléaire, utilisée seulement quand la municipalité refuse de coopérer. **Le déclassement le plus instructif est celui de Saint-Cirq-Lapopie au début des années 2000**, qui a finalement été évité au prix d'un effort municipal considérable. Cela a servi d'avertissement à tout le réseau : le label ne se garde pas, il se mérite continuellement.
Claire Vasseur — Une bonne partie des villages classés bénéficie d'une économie touristique massive. Y a-t-il un effet réel sur la conservation du patrimoine ?
Oui, considérable et mesurable. Une étude de l'INSEE-Aquitaine de 2022 montre que les communes labellisées du Sud-Ouest investissent en moyenne **2,3 fois plus dans la restauration patrimoniale** que les communes équivalentes non labellisées. La taxe de séjour, les retombées de fréquentation, l'attractivité pour les classements complémentaires (Site patrimonial remarquable, Petite Cité de Caractère) créent un cercle vertueux budgétaire. À condition que la commune sache résister à la tentation d'investir cet argent ailleurs que dans le patrimoine. C'est là que la qualité de l'équipe municipale fait la différence. **Domme et Monpazier**, en Dordogne, sont deux modèles de gestion patrimoniale exemplaire ; je conseille à tous les élus de bastides en projet de label d'aller y faire un stage d'observation.
Claire Vasseur — Si vous deviez conseiller un voyageur curieux qui hésite entre dix villages classés pour son séjour d'été, sur quoi devrait-il fonder son choix ?
Sur la lecture qu'il veut faire du territoire, pas sur le palmarès. Trois conseils. Premier : **fuir le calendrier de pointe** — un village classé visité hors saison, en avril ou en octobre, retrouve sa réalité quotidienne et son rythme habitant ; en plein août, on visite une scénographie. Deuxième : **choisir un thème**, plutôt que cocher des cases. Si l'on veut comprendre l'urbanisme médiéval planifié, faire un séjour bastide (Monpazier, Domme, Villeréal, Beaumont-du-Périgord, Villefranche-du-Périgord) plutôt qu'enchaîner des villages castraux disparates. Troisième : **dormir dans le village au moins une nuit**, pas se contenter d'un déjeuner. Le crépuscule sur Cordes-sur-Ciel ou le lever du jour sur Conques disent infiniment plus que mille photographies. Pour une approche thématique du Périgord en particulier, je renvoie vers le pilier de référence sur ce territoire : voir le [Tour des Villages Classés du Périgord](/tour-villages-classes-perigord/) et celui plus large des [bastides du Sud-Ouest](/tour-bastides-sud-ouest/), qui établissent la grille de lecture historique.
Vue panoramique du village de Domme perché sur la barre rocheuse dominant la vallée de la Dordogne
Claire Vasseur — Et hors du label, quels villages méritent-ils selon vous d'être mieux connus ?

Hélène Lacombe cite ici plusieurs villages non labellisés qui méritent l’attention — au premier rang desquels Sainte-Mondane en Périgord, commune dordognaise dont la qualité architecturale et l’absence de pression touristique forment un contre-modèle utile au label.

Beaucoup, heureusement. Je pense d'abord au village de Sainte-Mondane en Périgord, petite commune de la Dordogne dont la qualité architecturale et le silence offrent une expérience patrimoniale rare loin du tumulte estival des grands classés. Je pense à Lavardens dans le Gers, à Lauzerte en Tarn-et-Garonne — qui n'est pas labellisée mais possède l'une des plus belles places à couverts du Sud-Ouest —, à Cordon en Savoie, à Hunawihr en Alsace. La carte des villages remarquables non labellisés est aussi riche que celle des labellisés. **C'est une bonne raison d'inviter les voyageurs à élargir leur regard au-delà des 176 noms officiels.**
Claire Vasseur — Quels sont selon vous les enjeux d'avenir du label ?
Trois enjeux structurants. Premier, **la pression climatique** : les couvertures en lauze, les enduits à la chaux, les murs en pierre sèche sont mis à rude épreuve par les épisodes de chaleur extrême et les pluies torrentielles devenues fréquentes dans le Sud. Le label devra intégrer des critères de résilience matériaux qui n'existaient pas il y a quinze ans. Deuxième, **la pression démographique de résidence secondaire** : si le label accélère la transformation des villages en stations balnéaires patrimoniales, il aura échoué dans sa mission profonde. Troisième, **la concurrence d'autres dispositifs** : Petites Cités de Caractère, Sites patrimoniaux remarquables, label UNESCO « ville du patrimoine » pour les ensembles plus vastes. La cohabitation entre tous ces dispositifs devra se clarifier dans les dix années à venir, sans quoi la lisibilité pour le public s'effondrera.

Questions rapides — idées reçues sur le label

« Tous les villages classés ont été restaurés à neuf » — VRAI et FAUX. Faux pour les meilleurs, qui pratiquent une restauration discrète et progressive. Vrai pour quelques cas où les budgets touristiques ont mené à un excès de restauration spectaculaire, parfois critiqué par l’École de Chaillot.

« Le label est réservé à la France métropolitaine » — VRAI à ce jour. Aucune candidature d’outre-mer n’a abouti, malgré quelques villages martiniquais ou réunionnais qui pourraient y prétendre architecturalement.

« Les habitants paient toujours leur impôt foncier plus cher dans un village classé » — FAUX. Le foncier bâti est calculé sur la valeur locative cadastrale révisée, sans bonus lié au label. C’est la valeur vénale qui monte fortement, pas la fiscalité.

« Un village peut postuler lui-même » — FAUX. La candidature est proposée par la commune via le préfet de département, qui transmet à la commission qualité de l’association. Le maire n’a pas la liberté de candidater seul.

« Le classement est gratuit » — FAUX. La commune paie une cotisation annuelle à l’association (proportionnelle à la fréquentation) qui finance les visites quinquennales et la promotion collective.

« Tous les villages classés ont une église romane » — FAUX. Une bonne moitié possède une église gothique, néoclassique ou même contemporaine. L’unité architecturale exigée concerne le tissu urbain, pas un style monumental particulier.

« Le label garantit la qualité gastronomique » — FAUX absolu. Le label ne se prononce pas sur la restauration ni sur les commerces. Certains villages classés ont des restaurants médiocres, d’autres des tables remarquables — pure coïncidence.

Conclusion : les trois choses à retenir

Premièrement, le label Plus Beaux Villages de France est un dispositif associatif rigoureux mais non juridique. Il oriente les comportements, attire les visiteurs, génère du budget patrimonial, mais ne protège pas par lui-même la pierre. Sa valeur réelle dépend de l’effort municipal continu.

Deuxièmement, la grille des trente critères est exigeante et bien conçue. Les villages classés méritent globalement leur distinction — il n’y a pas de scandale qualitatif majeur dans le réseau actuel, malgré quelques contestations marginales d’experts patrimoine.

Troisièmement, le risque principal des prochaines années n’est pas l’octroi indu de labels mais la dévitalisation habitante des villages devenus trop visités. La conservation patrimoniale sans vie sociale produit des décors morts. La réflexion en cours sur les seuils, les saisonnalités et les complémentarités avec d’autres dispositifs est l’enjeu clé du dispositif post-2030.

Pour aller plus loin sur la généalogie des villes neuves planifiées qui constituent une part importante des villages classés du Sud-Ouest, voir notre itinéraire 7 jours châteaux de la Loire en famille — qui montre par contraste comment la même période historique (XIIIe-XVIe siècles) a produit deux modèles d’établissement humain radicalement différents : la bastide rurale planifiée d’un côté, le château royal Renaissance de l’autre.

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Questions fréquentes

Qui décerne le label Plus Beaux Villages de France ?
L'association Les Plus Beaux Villages de France, fondée en 1982 à Collonges-la-Rouge, qui n'est ni une administration ni un service de l'État. Le classement repose sur l'évaluation d'une commission qualité indépendante composée d'architectes, urbanistes et historiens.
Combien de villages sont classés actuellement ?
176 villages dans 70 départements en 2026, dont la moitié dans le Sud-Ouest, l'Occitanie et l'Auvergne-Rhône-Alpes. Le rythme d'admission est de 2 à 4 nouveaux par an, contre 5 à 7 déclassements potentiels sur révision quinquennale.
Quels sont les principaux critères d'admission ?
Population maximale de 2 000 habitants au village, au moins deux protections patrimoniales (Monument historique, site classé ou ZPPAUP/AVAP), homogénéité architecturale, espace public préservé, absence de pollution visuelle commerciale. Trente critères au total sont évalués.
Le label garantit-il une véritable protection ?
Le label en lui-même n'a pas force réglementaire : il n'interdit ni n'autorise rien. Sa valeur tient à la pression collective qu'il crée sur les élus locaux et à l'attractivité touristique qu'il génère, indirectement protectrice si bien régulée.
Existe-t-il des villages déclassés ?
Oui, une dizaine depuis 1982, dont les plus connus : Saint-Cirq-Lapopie (un temps menacé puis maintenu), des cas de pollution visuelle non corrigée. La menace pèse aussi sur des villages confrontés à la pression immobilière secondaire et à la perte d'habitants permanents.